Landes (Aquitaine) - 2009
Le 24 janvier 2009, la tempête Klaus balayait le Sud Ouest de la France de Bordeaux à Narbonne. Avec des rafales jusqu'à 190 km/h sur les côtes méditerranéennes, 160 km/h à l'intérieur des terres, les dégâts furent très importants. Certaines forêts de Gironde, département le plus touché avec Les Landes, ont ainsi été détruites à plus de 60%.
Bien que moins exposé, le département de la Haute-Garonne a lui aussi subi des dommages importants, que ce soit en termes d'infrastructures, d'habitations ou de milieu naturel.
Deux semaines plus tard, dans la nuit du 9 février, une deuxième tempête de moindre intensité touchait les côtes françaises de la Bretagne jusqu'en Gironde de nouveau, pour s'enfoncer dans les terres jusqu'à la Bourgogne.
Quatre mois plus tôt, en octobre 2008, j'avais commencé un sujet sur les arbres et ce que nous en faisons. Au fil de mes quêtes photographiques dans les forêts de Midi-Pyrénées, j'avais en effet été frappé par la laideur des marques de peinture apposées sur leur troncs. Destinées au marquage des arbres à abattre pour l'entretien des bois, au flèchage de parcours sportifs ou de randonnées ou à d'autres fins indéterminées, ces bombages colorés me sautaient aux yeux. Je pris le parti d'en faire des gros plans en macros en voulant donner un côté organique à cette peinture rouge. Je voulais rendre ces arbres vivants, faire apparaître leur vitalité cachée ainsi que leurs blessures symboliques. Au-delà des coupes d'entretien et d'exploitation raisonnée pratiquées en France, j'avais en tête celles, sauvages et ravageuses, éxécutées en Amazonie ou en Indonésie, l'import destructeur des bois exotiques, la destruction constante d'écosystèmes irremplaçables...
Mais mes images ne me satisfaisaient pas vraiment. Il leur manquait un lien avec la société, avec son effet sur l'écosystème. Et puis la tempête vint.
Il y eut presque immédiatement des images de l'évènement sur les télévisions après l'annonce répétée de sa venue imminente. Elles ne me disaient rien, je les voyais sans qu'elles éclairent ma compréhension ou si peu. Le 25 janvier, je partis sur le terrain pour me rendre compte par moi-même, pour m'imprégner de ce qui s'était passé, pour comprendre l'ampleur du phénomène. Pendant trois semaines, j'ai sillonné les territoires traversés par la tempête, de la Haute Garonne jusqu'à la Gironde et les Landes.
Les premières photos que je ramenai, peinaient à traduire la situation. On y voyait bien la destruction des forêts mais pas son ampleur. Des vues aériennes auraient sans doute pu rendre compte de l'étendue de la catastrophe mais, outre que je n'ai pas les moyens de ces prises de vue, des photos prises en altitude seraient complètement passées à côté de la sensation que l'on a dans ces lieus violentés, du sentiment que j'éprouvais, à hauteur d'homme, à fouler ce sol ravagé.
Je ne sais plus comment l'idée m'est venue, comment le déclic s'est fait. Mais j'avais envie de redresser ces arbres abattus, de leur rendre leur grandeur naturelle. Ne pouvant le faire de mes mains, je le fis de mes yeux (et non sans quelques torticolis), avec ces cadrages invraisemblables qui leur rendent, enfin, leur verticalité et montrent, par opposition, la violence du phénomène.
Très vite le noir et blanc s'imposa. C'était la seule façon de rendre tangible la rigueur imparable de l'évènement, sa force inéluctable, son tout et rien. Les pièces du puzzle finirent de s'emboiter lorsque le rouge des marquages vint démultiplier la dualité du noir et blanc. Je ne pouvais les associés que dans la poursuite de mon but premier: montrer la continuité et l'abîme entre les deux mondes.
L'abîme est celui qui nous laisse penser que l'être humain maîtrise la nature, la fait à sa main, à son esprit, comme une chose dominée par notre "bon" vouloir, sous contrôle. Bien sûr, il n'en est rien. Une tempête vient vite à bout de nos illusions. Elle décide à notre place des arbres à abattre et de ceux qui resteront debout, elle redéssine à la hache nos parcours santé, elle balaye d'un revers nos certitudes de pouvoir et nous renvoie, transis de froid, dans les ruines de nos maisons écrasées, guère plus aguerris qu'à l'aube de l'humanité. Un infime virus grippal sait faire trembler notre monde au bord du gouffre de notre aveuglement.
La continuité, elle, se fait jour lentement. Elle est là, sous nos yeux, mais il faut du temps pour la déceler, l'appréhender, la comprendre. Le jeu des correspondances est parfois évident, plus souvent caché, subtil. Il faut de l'énergie et de l'intelligence pour suivre les méandres des causalités et en comprendre les connexions et les conséquences. L'être humain n'est plus séparé du monde, il est devenu un de ses acteurs majeurs, une partie de lui, en continuité. Sa puissance n'a cessé de s'accroitre au fil des millénaires à l'intérieur des règles qu'il s'est fixées pour pouvoir vivre, pour conquérir son indépendance vis-à-vis des éléments, contre ces éléments, pour tenter de les amadouer, de les dominer. Mais chacun de nos actes a des conséquences, nos inventions permanentes produisent des effets et nos sociétés secrètent, avancées, chimères et poisons dans un même élan.
Notre puissance est éphémère et immense et ridicule, elle nous dépasse tellement qu'elle ne peut que nous échapper sans fin. Car cette puissance que nous croyons détenir n'est pas nôtre, c'est celle de la nature. Nous ne faisons que l'emprunter, devant elle nous devrions nous imposer patience, générosité et humilité.
Après ces (trop?) longues explications, voici donc Rouge Tempête...
Conception et réalisation Jean-Luc Maillot
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